Quand conseillers et agriculteurs construisent ensemble un outil

Les « tableaux de bord » sont des outils qui aident les producteurs à élaborer des stratégies concrètes pour améliorer la fertilité de leurs sols. Point d’étape sur la conception du tableau de bord mis au point par des agriculteurs et conseillers du Lauragais.

Améliorer la fertilité des sols est l’objectif qui rassemble les agriculteurs et conseillers agricoles participant au projet Transi’Sols.

Comment évaluer si une combinaison de pratiques agricoles contribue à l’amélioration de la
fertilité et du fonctionnement des sols ? Face à cette question complexe, Terres Inovia et ses partenaires apportent aux agriculteurs et aux conseillers une réponse concrète, les « tableaux de bord » : des outils stratégiques dédiés au pilotage de cette fertilité et à l’adaptation pas à pas des pratiques.
L’un d’entre eux est en cours d’élaboration avec le réseau d’agriculteurs «Syppre-Lauragais 1», créé en mars 2018, qui compte 10 agriculteurs et 7 partenaires techniques. Comment est-il construit ?

Commencer par définir le bénéfice attendu

Dans la plupart des démarches d’amélioration de la fertilité des sols, les discussions entre conseillers et agriculteurs se focalisent sur les pratiques : intégration de couverts, réduction du travail du sol, diversification des cultures, etc. Dans l’approche « Tableau de bord », le point de départ consiste à identifier les attentes des agriculteurs vis-à-vis de leurs sols et à fixer un bénéfice attendu, en précisant sur quel aspect de la fertilité le groupe souhaite axer ses efforts, afin de progresser pas à pas en limitant le risque d’échecs et la démotivation. Être accompagné par un conseiller, tout comme intégrer un groupe de réflexion avec des agriculteurs ayant les mêmes préoccupations, sont deux ingrédients majeurs pour que l’outil «Tableau de bord » fonctionne efficacement.

Le réseau « Syppre-Lauragais » rassemble une dizaine d’agriculteurs travaillant des sols argilo-calcaires en coteaux, sensibles à l’érosion et présentant des teneurs en matières organiques faibles (1,5% de matière organique dans cette petite région agricole, en valeur médiane, Source: BDAT, période 2010-2014), ainsi que des conseillers locaux. La majorité des exploitations sont céréalières et n’irriguent pas.

Le bénéfice attendu du réseau « Syppre-Lauragais » a été formalisé en deux étapes. Une première réflexion autour de la question « Pour vous, qu’est-ce qu’une parcelle fertile ? » a permis l’émergence d’une thématique fédératrice : un sol fertile est un sol dont la structure est résiliente.

Les participants ont ensuite identifié ce qui, concrètement, leur faisait dire que les sols avaient un problème de structure. Ils ont ainsi pointé la mauvaise infiltration de l’eau, un effort de traction plus grand lors des interventions (sol difficile à travailler), l’absence de vie dans le sol (notamment absence de vers de terre et de turricules), des traces d’érosion, un sol qui « marque » et/ou des problèmes de battance, de tassement ou de lissage. Dans les cultures, ils notent un mauvais enracinement (pivots coudés), un mauvais état de la culture (dessèchement précoce par zone, mauvais développement aérien, développement plus précoce de maladies), une mauvaise implantation de la culture (le sol ne se refermait pas bien), la présence d’adventices problématiques, ou encore une érosion des rendements. Le groupe a ensuite précisé son objectif commun : « Une structure du sol qui n’entrave pas le potentiel de la culture ».

Un tableau de bord adapté à l’objectif

La démarche consiste ensuite à établir les états intermédiaires des sols et/ou des plantes – les états clés – qui seront nécessaires pour atteindre le bénéfice attendu

Un pré-tableau de bord, préparé par l’animatrice de réseau, a listé les différents états clés qui peuvent impacter l’état structural des sols dans le contexte du Lauragais et les a mis en lien sous forme d’arborescence. Un tel arbre met en évidence des interconnexions entre les composantes organiques, physiques, chimiques et biologiques des sols. Ce premier jet a été discuté à plusieurs reprises avec les experts « Sols » du projet Transi’Sols, avant d’être partagé avec les agriculteurs et les conseillers du groupe, afin de leur présenter les liens de cause à effet entre les différents éléments participant à la fertilité d’un sol. Ce moment d’échanges permet aussi de s’assurer de la compréhension et de l’adoption de cet outil par l’ensemble du groupe. Un premier prototype de tableau de bord a été validé par les agriculteurs (figure 1). Un moyen de faire un compromis entre les visions du terrain et de la recherche intégrées dans un outil opérationnel utilisable par tous. Cette étape a permis une bonne appropriation des connaissances actuelles, facilitée par la formalisation en un schéma synthétique et pédagogique. Les agriculteurs ont été particulièrement intéressés par l’amélioration de la structure du sol via la vie du sol. La porosité biologique étant démontrée comme étant plus durable dans le temps que la porosité obtenue avec des engins mécaniques, l’amélioration de la macroporosité d’origine biologique a été mise en avant dans ce tableau de bord.

Figure 1. Prototype de “tableau de bord” évalué avec le réseau agricole “Syppre Lauragais” en contexte de sols argilo-calcaires de coteaux

Evaluer chaque état clé avec un indicateur concret

Chaque état clé du sol (par exemple, « Bon enracinement » ou « Stabilité structurale qui atténue l’érosion » dans la figure 1) est ensuite évalué à l’aide d’un indicateur pour lequel des valeurs seuils sont définies ; le dépassement (ou pas) de ce seuil permet de valider (ou non) l’atteinte de l’état clé associé. Ces indicateurs doivent qualifier ou mesurer un état du sol ou un processus se déroulant dans le sol. Les indicateurs de fonctionnement biologique mesurables en laboratoire ont été choisis en priorité parmi ceux validés par la communauté scientifique et technique 3 . Les conseillers peuvent aussi intégrer des indicateurs plus simples et pratiques, basés sur leur expérience, comme l’observation des zones tassées ou creuses, ou encore le taux de couverture du sol par les résidus et les couverts. Le tableau de bord « élaboré » combine ainsi différents types d’indicateurs : des observations visuelles, des mesures simples mais validées scientifiquement, réalisables directement au champ (test de stabilité structurale du sol ou slake test, test du beerkan pour l’infiltration…), mais aussi des analyses en laboratoire, comme la mesure de la quantité et de 3. Le Groupe de travail national « Bioindicateurs » du RMT Bouclage a, par exemple, rédigé une synthèse sur les indicateurs de fonctionnement biologique, consultable sur https://arvalis.info/34v. La qualité des matières organiques du sol ou l’activité microbienne. Pour chaque indicateur, des seuils de référence ont été fixés, soit à partir de données nationales, soit grâce à l’expertise locale. Ces seuils seront progressivement ajustés et affinés à mesure que de nouveaux résultats s’accumulent. Le tableau de bord est alors progressivement complété pour les parcelles à évaluer.

Expérimenter de nouvelles pratiques et évaluer leur effet

Les résultats des différents indicateurs sont analysés en fin de campagne avec chaque agriculteur et, également, de manière collective. Selon que l’objectif des agriculteurs a été ou non atteint à la fin de la campagne, le ou les états clés du sol qui ont, le cas échéant, faits défaut (par exemple, l’absence de résidus protégeant le sol, ou encore la présence d’un tassement limitant l’enracinement) fournissent des pistes pour ajuster les pratiques. Grâce à cet outil, il devient possible de mesurer les effets d’une combinaison de pratiques, et d’ainsi évaluer si la stratégie mise en œuvre par le producteur concourt à atteindre le bénéfice attendu. Sur leurs parcelles, les agriculteurs du réseau « Syppre-Lauragais » expérimentent ainsi différents mélanges de couverts (féverole, moutarde, vesce, phacélie, radis…) afin d’identifier le plus adapté à leur contexte. Selon leurs objectifs et l’année, ils varient les périodes d’implantation (été, automne ou hiver) ainsi que de destruction (décembre à mars). Ils comparent aussi plusieurs modalités de gestion des couverts et de travail du sol durant l’interculture, avec l’objectif d’optimiser à la fois le travail sur l’exploitation et les services rendus par les couverts. Ces expérimentations aident les acteurs de terrain à monter en compétence et à s’approprier plus facilement les paramètres et processus biologiques en jeu dans la fertilité des sols. À l’issue du projet, différents types de ressources seront mis à disposition des conseillers et agriculteurs pour faciliter l’utilisation de la démarche « Tableau de bord ». En particulier, un guide destiné aux agriculteurs et conseillers agricoles sera disponible fin 2026, pour mieux comprendre la fertilité de sol. Il rassemblera les tableaux de bords construits avec les réseaux impliqués dans le projet ainsi que leurs retours d’expériences ; des synthèses et des fiches méthodologiques sur les différents indicateurs de la fertilité des sols adaptés à la démarche « Tableau de bord ».

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